Le nombre de montres adjugées au-delà d’un million de dollars en ventes publiques est passé de 13 pièces en 2012 à 81 en 2025. Au premier semestre 2026, on en comptait déjà 70, un rythme qui laisse anticiper un nouveau record annuel. Ce basculement quantitatif transforme un marché de niche en segment financier à part entière, avec ses propres dynamiques de prix, ses acteurs dominants et ses zones de risque.
Pourquoi le marché secondaire concentre la valorisation des montres de luxe
Les montres neuves achetées en boutique perdent, dans leur grande majorité, une partie de leur valeur dès la revente. La création de richesse se joue ailleurs : sur le marché pré-owned, où circulent les pièces rares, discontinuées ou dotées d’une provenance documentée.
Les ordres de grandeur éclairent ce déséquilibre. Le marché mondial des montres de luxe neuves représentait environ 17 milliards de dollars en 2025. Le marché de l’occasion, lui, est attendu entre 85 et 87 milliards de dollars autour de 2033, avec un taux de croissance annuel supérieur à 13 %. Le rapport de forces s’inverse progressivement.
Cette bascule s’explique par un mécanisme simple : une montre neuve est un produit de consommation. Une montre d’occasion rare, complète (boîte, papiers, historique d’entretien), devient un actif dont la valeur dépend de l’offre résiduelle et de la demande mondiale. Le marché secondaire fonctionne comme un filtre qui sépare les références à potentiel des modèles courants.

Montres millionnaires : trois marques dominent le segment
Entre 2002 et 2026, la plateforme MostExpensiveWatches a recensé 182 ventes au-delà d’un million de dollars, pour un volume cumulé d’environ 616 millions de dollars. La concentration sur quelques noms est frappante.
Patek Philippe domine avec 54 résultats et 284 millions de dollars de valeur cumulée. Rolex suit en nombre de lots. F.P. Journe, marque indépendante bien plus récente, occupe la troisième place en valeur avec 94 millions de dollars pour 32 résultats. Ce dernier cas illustre un phénomène que les classements grand public sous-estiment : une maison à production confidentielle peut générer des plus-values proportionnellement supérieures à celles des géants historiques.
La présence de F.P. Journe à ce niveau repose sur des fondamentaux précis : tirage limité par la capacité artisanale, arrêt de certaines références devenues introuvables, et une base de collectionneurs qui s’est structurée en réseau mondial. La rareté n’est pas ici un argument marketing, c’est une contrainte de production.
Rareté programmée et rareté historique
Toutes les raretés ne se valent pas sur le plan financier. Une édition limitée récente, même numérotée, ne garantit rien si la demande ne suit pas dans la durée. En revanche, une référence dont la production a cessé il y a plusieurs décennies et dont les exemplaires survivants se comptent sur quelques dizaines voit sa valeur augmenter mécaniquement à chaque transaction publique.
Les montres qui franchissent le cap du million combinent souvent les deux registres : une rareté d’origine (petit tirage, variante de cadran, commande spéciale) et une rareté acquise par le temps (usure, disparition, fragmentation des ensembles complets).
Fiscalité et liquidité : deux paramètres à intégrer avant d’acheter
Considérer une montre comme un placement suppose d’intégrer deux paramètres souvent absents des classements de prix record : la fiscalité applicable et la difficulté à revendre.
- En France, au-delà de 5 000 euros de cession, la plus-value est taxée à 6,5 % au forfait ou 37,6 % au réel, selon le régime choisi. Ce prélèvement réduit significativement le rendement net, surtout sur des détentions courtes.
- Une montre reste un actif illiquide. Contrairement à une action ou un ETF, la vente peut prendre des semaines, voire des mois, et dépend de la rencontre avec un acheteur qualifié ou d’un passage en salle des ventes.
- Le coût de détention n’est pas nul : assurance spécifique, révision horlogère périodique (tous les cinq à huit ans pour un mouvement mécanique complexe), stockage sécurisé. Ces frais, rarement chiffrés dans les analyses de rendement, grignotent la performance réelle.
Un placement en montres de luxe s’adresse donc à un profil d’investisseur qui accepte l’illiquidité, dispose d’un horizon long et maîtrise les spécificités fiscales de son pays de résidence.

Montres de luxe comme patrimoine : ce que les données récentes montrent
L’indice global WatchCharts, référence du marché secondaire, a enregistré une progression notable sur un an, tirée principalement par Patek Philippe. Cette reprise intervient après une correction marquée qui avait suivi la surchauffe de 2021-2022, période pendant laquelle certaines références avaient vu leur prix doubler en quelques mois avant de retomber.
Ce rebond ne concerne pas l’ensemble du marché. Seule une minorité de références se valorise durablement. La très grande majorité des montres neuves subit une décote immédiate à la revente. Miser sur « une Rolex » ou « une Patek » sans cibler la bonne référence, la bonne année et le bon état revient à acheter « une action » sans regarder le bilan de l’entreprise.
Le full set, critère décisif de valorisation
Un point revient systématiquement dans les analyses de prix : un full set (boîte, papiers, facture d’origine) vaut nettement plus qu’une montre seule. Sur certaines références Rolex vintage, l’écart peut représenter plusieurs dizaines de pourcents du prix final. La conservation de l’ensemble complet dès l’achat constitue le geste d’investissement le plus simple et le plus rentable.
Les montres les plus chères du monde ne deviennent des placements millionnaires que sous des conditions précises : rareté vérifiable, marque à forte demande structurelle, état de conservation irréprochable et documentation complète. Le marché pré-owned absorbe désormais l’essentiel de la création de valeur, mais cette valeur reste concentrée sur une poignée de références. Pour le reste du catalogue horloger mondial, la plus-value à la revente reste l’exception, pas la règle.

